Quelques réflexions sur notre expérience des « Roulottes »

par Michel JACQUEY, coordinateur des roulottes au Secours Cath'

1) Certains d'entre vous savent que j'ai eu, il y a quelque temps, une réunion de bilan, avec les jeunes élèves assistantes sociales, venues de l'Institut de Formation Sociale de Versailles, qui avaient pris contact ces temps derniers avec les Roulottes.

Elles se posaient des tas de questions sur le sens d'une action aussi ponctuelle. J'ai cru comprendre que leurs objections étaient en gros les suivantes :

« Vendre un moment amical et chaleureux à des personnes qui sont dans un tel état de besoin serait vraiment leur vendre de la poudre aux yeux. À quoi ça sert de lier des relations amicales avec des personnes en difficulté, si c'est pour se limiter à proposer des sandwichs ? Au fond, vous les associations, vous vous spécialisez dans le bon sentiment ».

À cela il faut répondre qu'à l'évidence il y a des besoins tout à fait primordiaux des personnes en situation de précarité pour lesquels les Roulottes constitue un dispositif tout à fait inopérant. Nous ne pouvons pas, le soir, sur le trottoir, entre 20h et 22h, débrouiller une question d'aide au logement ou de recherche d'emploi.

Les Roulottes ne sont pas configurées pour conduire ce genre d'interventions. Mais toutes les personnes qui viennent sur les roulottes sont en relation avec des services sociaux. Et nous ne prétendons pas nous substituer aux services sociaux. En revanche les Roulottes sont configurées pour essayer de nouer avec ces personnes, SDF, marginaux, personnes en difficulté, des liens amicaux qui s'inscrivent dans la durée. Alors que les services sociaux eux ne sont pas vraiment configurés pour faire cela.

Évidemment à cela on peut nous répondre : « OK, vous êtes bien sympas. Mais heureusement qu'il y a des gens pour s'occuper de leurs vrais problèmes. »

Or, face à ce type d'argument, il faut bien savoir que les spécialistes de notre champ avancent parfois une argumentation qui est strictement opposée.

Ils disent que les liens humains, les liens amicaux, la solidarité immédiate, les moments de gratuité, que tout cela, c'est quasiment le plus important et le plus rare. Et que la relation amicale, le lien social, spécialement avec des personnes qui s'enfoncent dans l'exclusion, c'est prioritaire.

Nous connaissons tous des travailleurs sociaux qui sont tenus par un rythme de vie surbooké, par des agendas surchargés, par des sollicitations incessantes. Et nous les entendons souvent dire que, ce qui leur manque le plus, c'est d'avoir du temps à partager, que c'est d'avoir des moments et des lieux où se poser.

En ce qui concerne les Roulottes, on reste sur cette idée d'un temps à partager. Et c'est exactement à la mesure d'une action de bénévolat. Pour autant cela ne retire rien à l'urgence d'une action sociale spécialisée auprès des plus démunis.

2) De fait, mettre l'accent sur le contact humain ne doit pas nous servir à nous masquer la dimension politique des problèmes de pauvreté, problèmes d'ailleurs qui outrepassent largement le cadre de nos frontières. Une simple carte des migrations internationales fait apparaître deux zones sur la mappemonde (l'Europe et l'Amérique du Nord) qui sont prises dans un véritable maelström de flux migratoires se précipitant sur ces deux zones.

Aucun de nous n'imagine qu'on régule le problème géopolitique du déséquilibre Nord-Sud, en distribuant des sandwichs sur un trottoir à Versailles. On peut même craindre, si les pays développés ne réagissent pas plus, qu'on en vienne un jour à couler les embarcations d'immigrés clandestins sur le détroit de Gibraltar ou sur la mer Adriatique, tout comme les milices extrémistes tirent les enfants des rues à Sao-Paulo.

Mais l'énormité du problème ne doit pas nous amener à baisser les bras. Les roulottes ne sont qu'un point minuscule de résistance. Mais elles constituent un geste de solidarité immédiate qui lui est à portée de main.

3) Sur les roulottes, nous avons à faire à un réseau d'une soixantaine de personnes qui se trouvent dans une assez grande précarité économique et sociale. Quant à ce que nous y faisons, le mieux est d'en donner la définition la plus simple qui soit.

Les bénévoles des roulottes sont des gens qui viennent chaque semaine partager deux heures, autour d'un casse-croûte, avec des personnes en situation de précarité. Et ces bénévoles viennent retrouver ces personnes dans un lieu qui est assez caractéristique de cette précarité, c'est à dire la rue. Par ailleurs il est clair qu'avec le casse-croûte on est dans une symbolique de partage.

Disons aussi que les accueillis sont très sensibles au climat de gratuité qui caractérise les roulottes, ne serait-ce que la gratuité de notre présence. En tout cas ce sentiment de gratuité a beaucoup à voir avec le climat amical des roulottes.

4) Les jeunes élèves d'HEC (venus ces années dernières sur les roulottes pour découvrir notre expérience) ont trouvé qu'il était très facile de prendre contact avec les accueillis, et de le faire sur un mode amical. Les roulottes se déroulent dans un climat très cool, et il suffit de se laisser porter par le contexte.

Évidemment tout l'intérêt de cet état de choses est d'offrir l'occasion d'avoir un vrai contact avec les accueillis. Sans le désir de nouer des liens, très vite on court le risque de tourner en rond sur une Roulotte. Parfois ces liens se nouent sans qu'on ait de vraies conversations. Les choses se font à partir de petits riens, à partir d'un geste, en parlant de tout et de rien. Et un contact privilégié se noue au fil du temps. En tout cas ce qui donne leur solidité aux roulottes, cela tient à ce que, pour un petit nombre de bénévoles comme pour un petit réseau d'accueillis, il s'agit maintenant d'une vieille fidélité.

Mais pourquoi ce sentiment de solidarité ? C'est presque une énigme puisque, nous, nous rentrons au chaud le soir chez nous. (Nous ne sommes surtout pas en train de prôner un engagement qui ne serait plus contenu dans certaines limites. Et nous sommes convaincus qu'il y a des accompagnements qui réclament de vraies compétences professionnelles). Nous remarquons seulement que nous avons la chance de gérer un dispositif qui, avec une grande économie de moyens, apporte un authentique étayage humain à ceux que nous rencontrons sur les roulottes. Ce dispositif, c'est une rencontre simple et amicale qui se renouvelle avec une très grande fiabilité, de semaine en semaine, depuis des années. Et cela semble ne pas pouvoir s'user.

5) L'expérience montre que les roulottes sont imprévisibles. Au niveau de la fréquentation d'abord on enregistre de curieux soubresauts. Un soir, la roulotte de Rive Droite s'est retrouvée avec cinq accueillis ! Et il y avait quinze bénévoles. Je crois que l'on n'avait jamais vu cela.

Mais, le mardi suivant, le hall de Rive Droite ressemblait au couloir du métro. Il y avait au moins trente-cinq accueillis, dont beaucoup de visages nouveaux, plus les bénévoles. Aucune explication convaincante à de pareils soubresauts. Ni le temps, ni le RMI, ni rien de particulier.

Les roulottes sont imprévisibles aussi quant à leur ambiance. On peut avoir une ambiance festive, animée, où tout le monde se sent bien. Lors de certaines roulottes, aux Chantiers, nous avons eu de jeunes assistantes sociales qui chantaient avec le groupe des femmes. Nous avons parfois des roulottes où cela discute dans tous les coins. C'est un peu le cocktail des sans-abri au bord du trottoir, avec quelqu'un qui joue de la guitare dans un coin. Mais nous avons parfois des roulottes qui sont mornes, silencieuses, et où il règne une atmosphère de déprime.

Un accueilli à lui tout seul peut faire basculer le climat d'une roulotte dans un sens ou dans un autre ; soit la roulotte rigolote, soit contraire le climat tendu où l'on frôle l'incident. Certains bénévoles sont précieux, parce qu'ils apportent toujours de la bonne humeur.

6) Si vous venez de façon durable, il va vous arriver quelque chose: vous allez vous attacher. Katia vient depuis un an. Aujourd'hui elle a basculé dans un attachement : attachement au groupe des bénévoles et attachement aux accueillis. Pourtant ce n'est pas absolument simple pour elle de venir, puisqu'elle habite Paris. Mais quand elle n'est pas là, elle manque.

Quand Claude (*) arrive, nous nous disons : "Au poil !". C'est toute une bonne humeur et toute une série de bonjours amicaux qui débarquent sur la roulotte. Dès le premier jour où il est venu sur la roulotte des Chantiers, Bruno (d'Humanitude) a parlé très longuement avec Michel, notre quasi-clochard qui était assis sur la droite et qui est quelqu'un de particulièrement attachant. La prochaine fois qu'ils se reverront, ils se retrouveront et se diront bonjour très amicalement. C'est comme cela que les choses se mettent en place.

Un des enjeux pour vous, les nouveaux bénévoles, va être de réussir à fixer les prénoms. Pouvoir se dire bonjour par nos prénoms, cela contribue à tisser un réseau amical. (Marianne (*), toute nouvelle bénévole, cite quelqu'un dont le visage s'est éclairé, parce que, dès la seconde fois où elle est venue sur la roulotte, elle a su lui dire bonjour en l'appelant par son prénom). Évidemment, si la plupart des accueillis sont plutôt attachants, il y en a quelques-uns uns qui ne le sont pas vraiment. Et il faut bien faire avec.

7) Si l'un ou l'autre d'entre vous se dit, dans un mois, que la roulotte ce n'est pas vraiment son truc, ce n'est pas grave. Mais qu'il ne disparaisse pas tout d'un coup du paysage sans nous dire au revoir. Prévenez-nous que vous allez arrêter.

Si Katrine (*) quitte aujourd'hui la roulotte sans crier gare, nous, on fait une dépression. Il faut être fiable vis à vis des accueillis. Et fiable aussi vis à vis de nous-mêmes.

Si une présence hebdomadaire vous parait trop astreignante, optez pour une roulotte par quinzaine. C'est tout à fait jouable à ce rythme-là. À noter qu'il pourrait être utile que vous puissiez alors vous concerter deux à deux. Si Bernard (*) a un empêchement un jeudi, il téléphone à Claude pour lui dire : « Tu y vas ce soir ? Moi, j'ai empêchement. ». Claude va dire : « Ah bon d'accord, je vais me débrouiller ».

8) Les jeunes étudiantes, qui nous ont rejoints, disent que leur présence en tant que jeunes femmes sur les roulottes est sans doute importante, mais qu'elle n'est pas toujours simple à vivre. Le seul fait de faire la bise aux uns et aux autres en arrivant est moins simple qu'il n'y paraît. Elles pensent qu'il serait bon que l'on parle de la position des étudiantes et des jeunes femmes et ceci peut-être sur les trois roulottes (Marianne a trouvé très bénéfique une simple conversation qu'elle avait eue un jour avec Édouard (*)).

Nous [le secours Cath', ndw] vous proposerons, en concertation avec Humanitude, quelque chose qui réponde à cette demande. D'une façon générale, les bénévoles des Chantiers souhaiteraient que l'on ait plus souvent l'occasion de faire le point. Mais l'expérience montre qu'il est difficile de trouver un moment qui convienne à chacun.

9) Nous avons tous remarqué que les roulottes fonctionnent avec un effectif amoindri. Nombre d'accueillis en effet se retrouvent en Centre d'Hébergement, notamment au Centre des Mortemets qui offre chaque soir repas et couchage à une cinquantaine de personnes.

En outre, il fait sensiblement plus froid en hiver sur un trottoir que là où nous étions naguère, c'est à dire dans le hall des gares. Cela peut décourager certains.

Mais, quitte à nous retrouver à la rue, nous allons essayer d'investir la rue avec des éléments de décors qui soient emblématiques de la rue, par exemple avec de petits systèmes de chauffage à infra-rouge identiques à ceux que l'on voit sur les marchés ou bien avec un dispositif à faire griller les marrons. Cela pourra conserver aux roulottes un côté attractif et sympa, même en hiver.

Notre groupe de cinq compagnons-routiers se propose de gérer le dispositif de chauffage (donc de l'entreposer, de l'apporter et le remporter avec une carriole tractée par une mobylette). Comme ils sont en prépas, ils ne s'engagent que sur une roulotte. Mais le même matériel pourra servir ailleurs si l'on trouve une autre équipe de routiers.

10) Quelques consignes enfin (tout particulièrement les jeunes femmes) :

  • Ne donnez pas vos adresses ni vos téléphones.
  • Ne faites pas le taxi en fin de roulotte, comme vous nous avez vu faire parfois.
  • S'il y a de l'engueulade, de la bagarre, une ambiance agressive, la règle c'est qu'on ferme boutique.
  • Laissez-nous, moi [Michel, ndw], Bernard, Claude ou certains accueillis, nous interposer.
  • Il ne faut pas trop céder à quelqu'un qui viendrait sur la roulotte pour faire la manche. Mais les choses sont complexes. Si Johnatan (*) ou Patrick (*), l'officier de marine, nous demande 3 ou 4 euros pour acheter un paquet de cigarettes, bien sûr on le leur donne (c'est d'ailleurs une demande tout à fait exceptionnelle de leur part). Plus douloureux : vous trouvez un jour quelqu'un avec qui vous avez noué un lien amical en train de faire la manche à la sortie d'une église. Vous allez sans doute vider votre porte-monnaie dans ses mains.

(*) Les prénoms ont été changés.